Renoncer ?

Publié le par gauche valaisanne alternative

Dans les circonstances actuelles, faut-il renoncer ?

 

Les difficultés de notre courant politique de gauche combative peuvent amener une sérieuse réflexion sur le sens de notre engagement. Et encore plus dans notre région si étrangère à notre démarche, la question se pose, et m'a constamment inquiété depuis une année: faut-il renoncer ?

Renoncer à défendre la ligne claire de la gauche combative c'est pourtant renoncer à défendre une vraie ligne de gauche. Cela revient à tirer un trait sur deux siècles de luttes, cela revient à accepter le message de l'adversaire libéral: après la Chute du Mur le capitalisme a définitivement triomphé comme le système le moins mauvais possible et tout combat pour une véritable amélioration du monde est ou bien vain ou porteur de totalitarisme. Avons-nous le droit de laisser ce message l'emporter ? Peut-on, parce qu'on se trouve dans des conditions spécialement ingrates, se dire que le travail de résistance est pour les autres ? En réalité la parole du changement, de la transformation du monde, si elle est digne d'intérêt, se doit d'être énoncée partout, et non seulement dans les centres où elle a plus de chance d'être écoutée. Même en Valais, la gauche combative se doit d'exister et de se faire entendre.

En effet si nous ne sommes pas présents, personne ne dira les choses à notre place. La lutte que nous menons est différente de celle de la gauche modérée. C'est la raison pour laquelle nous ne pouvons d'aucune manière figurer sur des listes de la gauche modérée. Nous nous battons pour une véritable émancipation des hommes et des femmes et cela ne peut se concilier avec le capitalisme. L'émancipation c'est arriver peu à peu à ne plus être totalement soumis à un employeur en échange d'un salaire, pour les conditions de travail, pour ce qui nous est laissé en guise de loisirs, pour la conduite de notre vie dans ses aspects les plus importants. Nous nous battons pour que dans les entreprises et les quartiers, les citoyen-ne-s et travailleur-se-s décident ou codécident en ce qui regarde le cadre de vie, le montant des salaires, le temps de travail, les grandes orientations de l'entreprise (nouveaux produits, technologies, organisation du travail, politique de l'emploi), la désignation des responsables. Nous demandons pour cela des services publics vraiment publics et vraiment au service de tous. Nous demandons pour cela plus de moyens pour accroître les connaissances de toute la population, car "savoir c'est pouvoir". Si nous réclamons une politique écologique énergique, c'est qu'il n'y a pas de libération humaine dans un environnement ruiné.

Nous voulons continuer le combat entamé il y a quatre siècles pour augmenter la liberté, l'égalité et les fondements du bonheur. Ce combat fut celui du socialisme: sans nier la liberté conquise sur les rois et les nobles, sans nier l'égalité politique gagnée par le suffrage universel, le socialisme se battit pour la satisfaction des besoins humains pour les travailleur-se-s et les pauvres. Au XXème siècle, grâce au socialisme, nombre de régions du monde connaissaient en même temps la liberté d'expression, un système démocratique et l'Etat-Providence. Mais les buts du socialisme sont plus ambitieux: la démocratie n'est pas seulement dans les élections et dans les assemblées plus ou moins aristocratiques, elle est aussi dans les entreprises, les besoins humains ne concernent pas seulement quelques régions et ne sont pas seulement matériels, ils concernent tous les continents et impliquent bien autre chose qu'une masse d'objets de consommation même hautement technologiques (ils impliquent par exemple du temps libre pour jouir de la vie, pour s'instruire et pour réfléchir).

Nos revendications sont ainsi tout à fait distinctes du libéralisme de gauche de la gauche modérée. La gauche modérée en effet est libérale car elle a renoncé à aller plus loin que l'horizon capitaliste. Pour elle la démocratie est seulement politique et se vit dans les élections et la collaboration avec les forces hostiles au changement. Pour elle la satisfaction des besoins signifie les intérêts minimaux des moins favorisés dans le cadre du système en place: presque toujours c'est la défense des emplois sans remise en question du contexte de production capitaliste en vue notamment d'assurer le financement de l'Etat-Providence affaibli

et le maintien précaire de services publics libéralisés. Pour nous ce combat a de la valeur, mais il n'est en rien suffisant.

Certains, qui méprisent les salarié-e-s, disent que notre combat ne les intéressent pas. Pour savoir si l'arrogance des maîtres et le sens de leur dignité n'intéressent pas les travailleur-se-s, on peut se reporter aux magnifiques résistances de ceux de la Boillat et de CFF-Cargo. Et aussi toutes les réactions de liberté apparaissant chaque jour dans toutes les régions du pays en réponse à des stratégies déshumanisantes: elles n'aboutissent pas toutes à l'action, mais à chaque fois elles allument une flamme !

Ce qui peut nous décourager, c'est le petit nombre que nous restons et le peu de succès remporté notamment lors d'élections. S'arrêter là n'est pourtant pas satisfaisant. Car si notre lutte n'a pas à exclure le recours aux instruments politiques habituels (pourquoi pas à l'occasion des sièges dans un parlement !), il est clair qu'elle est d'abord ailleurs: c'est dans un lent travail de transformation des attitudes et des pratiques que nous devons surtout investir. En commençant par travailler sur nos propres attitudes. Tout en participant bien sûr sans cesse aux luttes pour de meilleurs salaires, pour des retraites populaires, pour une poste publique qui se consacre à la poste et non à autre chose, etc. Mais sans oublier que tout n'a pas été dit et que, par exemple, on pourrait bien plus souvent qu'aujourd'hui briser la logique dominante en fondant des entreprises coopératives.

Faut-il renoncer, et à plus forte raison dans notre Valais conservateur ? Cela revient à se demander si l'amour de la liberté, de l'égalité et la soif de bonheur qui sont en nous valent quelque chose; à se demander s'il est vraiment déraisonnable de penser que beaucoup des habitant-e-s de ce pays, comme de partout, méritent mieux qu'une dure vie où l'on se fatigue beaucoup au travail et où les décisions les plus importantes nous échappent totalement.

 

Jean-Marie Meilland

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